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L’Histoire Fascinante de Sophorn Pich, Né Seulement Quelques Mois Après la Chute des Khmers Rouges

Mon père était journaliste à Phnom Penh, et était présent lors de l’évacuation du 17 Avril 1975. Comme il était ami avec deux princes Sisowath, une des familles royales qui n’était pas au pouvoir à cette époque, il put rester un mois avant de devoir partir. Lorsqu’il a quitté la capitale il s’est dirigé vers son village natal, dans la province du Kampong Chhnang, et en chemin il a été arrêté dans un village à 60km de Phnom Penh, par des troupes de Khmers Rouges. Il avait des cheveux très longs et une chemise de ville et au bord des rizières, on lui criait : « Tu ne sais pas mourir toi ? » comme il avait un style typique des citadins de 1975. Il a été très honnête avec les soldats qui l’ont arrêté, il a montré tous ses papiers de journaliste. Il fut attaché et enfermé dans la prison du village. Il était venu avec un ami qu’il avait rencontré en chemin, et lui ne voulait pas s’arrêter dans ce village, travailler dans des conditions extrêmement difficiles. Il voulait continuer sur la route pour retrouver sa famille. Il demanda une autorisation pour partir et un soldat pris un papier, gribouilla quelque chose, jeta le papier, et recommença. Il ne savait clairement pas écrire. Il finit enfin par lui donner un papier pour qu’il continue sur sa route. En voyant ça mon père voulait partir aussi. Quelqu’un le prévint que s’il partait, 300m plus loin il serait tué. Il décida de rester. Ils l’ont mis au travail dans des conditions très dures, avec des heures très longues. Il travaillait très rigoureusement dans les rizières et faisait tout ce qu’on lui demandait. Il a très vite compris la mentalité des Khmers Rouges, c’était un homme très intelligent. Il savait qu’il fallait qu’il se plie à leurs demandes pour être accepté. Il travaillait comme les autres personnes du village sauf qu’il était attaché la nuit pour qu’il ne s’échappe pas.

Il y a plusieurs épisodes où son talent l’aida à mieux s’intégrer dans le village. Il savait jouer à la guitare, et il y en avait une au village. On lui demanda de jouer pour les soldats et il joua ce qu’il connaissait : des chants des villes, capitalistes. Tout de suite on lui dit d’arrêter et les soldats se mirent à chanter des chants révolutionnaires. Il arriva à les accompagner et ils furent très contents d’avoir sa musique. L’oncle de mon père était un ami des Khmers Rouges, qui avait secrètement été un espion du régime de Long Nol avant le régime des Khmers Rouges. Il était très flexible dans ses loyautés, parce qu’il savait qu’il pouvait rester en vie comme ça. Il arriva dans le village où était mon père et lui dit de travailler très fort pour montrer son honnêteté et son dévouement. Au bout de quelques temps les soldats virent qu’il était très consciencieux dans son travail et il fut promu et devint l’un des responsables de la prison.

Chaque nuit mon père devait éduquer les gens sur la politique Khmère Rouge. Comme les soldats étaient satisfaits de son travail, ils lui demandèrent de faire une liste de personnes à envoyer travailler sur un chantier. Au chantier les gens mangeaient mieux donc c’était très tentant. Le travail serait de construire des systèmes d’irrigation. C’était en 1977. Un vieil homme fut fortement encouragé par les soldats à s’inscrire sur la liste. C’était un homme de base – c’est-à-dire qu’il était habitant du village avant l’occupation – et il avait deux vaches, qu’il gardait pour lui. Il avait des attitudes capitalistes. Apres la réunion du chantier, il murmura à l’oreille de mon père que lui et et les autres sur la liste seraient tués 1km plus loin. Le matin il vit le groupe de gens qu’il avait sélectionnées pour aller au chantier, et on leur ordonna d’enlever leurs vêtements puis on les attacha dans une charrette. En voyant cette scène, mon père ne pouvait plus marcher, il tremblait de tout son corps, il était en choc total. Il a été extrêmement traumatisé par cet épisode. Quand j’étais petit je l’observais beaucoup et je voyais qu’il avait des comportements bizarres. Il était très violent par exemple. Il ne m’a jamais parlé de quand il était forcé de taper ou même de tuer des gens mais je me doute que ça a dû lui arriver. C’est vrai, par contre, que quand il a commencé à me parler de tout ce qui lui était arrivé, j’ai vu que ça lui faisait du bien, qu’il extériorisait son traumatisme pour la première fois et qu’il guérissait un peu.

Au premier anniversaire du 17 Avril 1975, en 1976, il y avait un meeting de célébration. Mon père était présent. Un soldat demanda : « Avez-vous des choses à remarquer sur notre révolution ? » et mon père leva sa main courageusement et répondit : « Nous avons besoin d’égalité, mais vous mangez du riz et nous mangeons de la soupe de riz. » Le lendemain il reçut une gamelle de riz qu’il devait cuire lui-même pour tous ses camarades, sous contrôle. Un soldat Khmer Rouge qui connaissait mon père parce qu’il venait du même village natal, lui prévint de faire très attention, car si une personne sous contrôle faisait rien qu’une petite erreur, il pourrait être tué. Mon père, étant très ingénieux, se dit : « il faut trouver une solution ! ». Donc, lorsqu’il devait transporter de la terre dans une balance posée sur ses épaules pour l’emmener en haut d’une digue en construction, il feignit d’être très malade. En arrivant en haut, il fit semblant de vomir, puis il tomba en roulant jusqu’en bas de la digue. Il fut envoyé à l’hôpital, où il resta pendant deux mois pour échapper au contrôle.

Pendant ce temps, dans un village pas très loin, ma mère aussi était travailleuse. Elle faisait partie des personnes évacuées de Phnom Penh le 17 Avril. Elle était infirmière et très intelligente, même si elle n’était allée qu’à l’école primaire. Les familles, en ce temps-là, et même encore aujourd’hui, faisaient une grande différence entre l’éducation des filles et des garçons, et préféraient garder les filles à la maison, sans éducation, pour que les hommes gardent le contrôle dans la maison. Elle partit avec tout son matériel d’infirmière le 17 Avril et sur la route tout lui fut confisqué. Elle fut arrêtée dans un village de travail par des soldats et l’un d’eux lui demanda ce qu’elle avait comme occupation dans la ville. Elle répondit qu’elle était couturière. Alors, il lui demanda de le lui prouver, et elle fabriqua une chemise noire, avec une encolure de fil rouge, et la chemise plut beaucoup au soldat. Elle avait beaucoup de talents cachés. Ensuite, il lui demanda si elle savait labourer le riz. Alors elle dut prouver qu’elle savait piquer le riz. Elle, comme mon père, travailla consciencieusement dans son camp, si bien qu’elle devint chef de 50 personnes, le deuxième grade le plus important dans un village de travail.

Le chef supérieur de son village dirigeait aussi le village de mon père, et c’est lui qui eut l’idée d’organiser leur mariage. Il avait déjà dit à ma mère qu’elle devait se marier, et deux fois de suite elle avait refusé le mari qu’on lui offrait, sous prétexte qu’elle était malade. La troisième fois on lui proposa mon père, et elle ne pouvait plus refuser. Ils furent mariés sans jamais s’être vus. Mon père avait une fiancée avant le début du régime, et il gardait toujours sur lui une photo d’elle. Au moment où il comprit qu’il n’avait pas le choix de se marier, il déchira la photo en tous petits morceaux et les jeta dans l’eau qui coulait dans la rizière. Le rêve des Khmers Rouges était d’augmenter une population de 10 millions de personnes à 15 millions de personnes, en ayant éliminé tous les intellectuels aux idées révolutionnaires.

Quand ils furent mariés, ils étaient séparés la journée avant que le soleil se lève, et retournaient à leur cabane la nuit après le coucher de soleil, de sorte qu’ils ne se voyaient jamais. Un espion Khmer Rouge se plaçait sous la maison pour écouter s’ils faisaient l’amour. S’ils ne faisaient pas d’efforts pour bien s’entendre, ils seraient séparés et mis dans des camps de rééducation, dans des conditions horribles. L’espion écoutait, et comme il les entendait, ils étaient laissés tranquilles. C’est seulement au bout d’une semaine qu’ils ont pu se voir pour la première fois. C’était extraordinaire. Mon père se souvient d’avoir été dirigé vers la rizière où travaillait sa femme, et il ne la reconnut pas. C’est une vieille femme qui lui indiqua qui elle était. Alors, comme ils avaient un après-midi de congé, dans leur cabane, ils se rencontrèrent pour la première fois : « Comment tu t’appelles, d’où tu viens, quelles études as-tu fait… ».

A la fin du régime, ils furent libérés, et mon père apprit que son ancienne fiancée était encore en vie. J’ai demandé à mon père pourquoi il continua à aimer ma mère après qu’il l’ait retrouvée. Il y a une chose qu’il n’arrivait pas à oublier : quand ils avaient très faim,  et qu’ils avaient très très peu à manger, ma mère gardait la moitié de son repas pour mon père. Un amour très fort résultait de ces expériences communes, et un lien incassable les unissait. De plus, ma mère était déjà enceinte de moi lorsque le régime tomba.

En retournant à Phnom Penh, lorsque mon père revit sa fiancée, il put récupérer deux photos de lui qu’elle avait gardées avec elle pendant tout ce temps. Les voici: mon père avant 1975.

Il y eut un grand
DSC_46371okDSC_4643okchamboulement dans le couple de mes parents à ce moment-là, car ma grand-mère, la mère de mon père, ne voulait surtout pas que mon père continue à vivre avec ma mère, qui était infirmière de guerre, pas éduquée, fille des rizières, qui mangeait des légumes avec des racines! Ma mère était complètement rejetée par sa belle-famille. La fiancée de mon père m’appelait même « mon garçon », elle me considérait comme son fils. Elle était souvent présente aux fêtes de famille et ma mère restait dans un coin en pleurant. Ma mère et la fiancée ne se sont jamais réconciliées. Ce n’est la faute ni de l’une ni de l’autre, mais de la société.

Apres le régime, mon père devint chef d’un camp de réfugiés à la bordure thaïlandaise. Les réfugiés étaient envoyés en France ou aux Etats-Unis. Ma mère ne voulait pas y aller, car ma grand-mère avait seulement payé le prix exorbitant pour que mon père puisse partir seul. Ma mère reçut une lettre de mon père la suppliant de venir au camp pour qu’ils se retrouvent, et à l’époque le seul moyen de transport était le vélo-taxi. Tout l’argent avait été aboli durant le régime, et on payait tout avec de l’or ou du riz. Un collier en or était coupé en morceaux de cinq centimètres, qui valaient dix kilos de riz chacun. Ma mère dut payer l’équivalent de 400$, un collier d’or entier, pour aller de Battambang à la frontière. Elle enroula un krama autour de moi, son nouveau-né, et fit le long voyage en me tenant dans ses bras. En arrivant au camp, ma mère ne trouva pas mon père. Il était déjà retourné à Battambang pour la retrouver parce que les troupes vietnamiennes avaient attaqué. Après s’être enfin retrouvés, ma mère trouva un travail de couturière dans un village près de Battambang qui payait 28kg de riz par mois. C’est là que j’ai grandi dans ma petite enfance.

A cette époque, c’était très très rare d’avoir un photographe qui venait dans les villages. Un jour, un photographe est arrivé avec sa mobylette, et tout le monde est arrivé avec des vêtements à échanger contre une photo. Moi je n’avais pas de chaussures. J’avais seulement ce short et ce t-shirt. Je suis arrivé en courant en voulant une photo et on m’a dit d’attendre ma famille, que j’allais prendre une photo avec mes parents. On pouvait seulement faire deux, trois photos au plus, parce que c’était très cher. Ce sont les deux uniques photos que j’ai de mon enfance. Je suis le plus grand des enfants dans les photos.

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Cette deuxième photo, c’est avec ma mère et ma tante. Ici, en face, il y avait un blocos de troupes vietnamiennes, de l’autre côté de la route. Parfois les troupes de khmers rouges venaient tout près d’ici et moi j’habitais juste à côté, où on entendait le bruit des combats, des fusils, des canons… On voit la peur sur le visage de mon petit frère.

Pendant mon enfance, il y avait encore beaucoup de turbulences entre les Khmers Rouges et les  soldats de Phnom Penh qui étaient alliés avec les vietnamiens. Je me souviens d’avoir passé presque un mois dans une tranchée pour se cacher des canons. A l’école on était souvent évacués par la cloche, et on devait rentrer chez nous très rapidement. C’était très traumatisant. Apres le régime des Khmers Rouges tous les intellectuels avaient été tués, il n’y avait plus personne pour assurer l’éducation, et les cours à l’école étaient très basiques. Il fallait tout reconstruire. Le pays entier repartait à zéro. Il y avait un traumatisme général, et encore aujourd’hui les gens n’arrivent pas à dormir correctement, ils ont des cauchemars la nuit où ils revivent les atrocités qu’ils ont souffert pendant le régime. Moi-même, je suis encore hanté par les cloches d’évacuation, de la peur que je ressentais comme enfant dans cette atmosphère terrifiée.

J’ai appris le Français au collège et j’ai eu mon bac en 1997. Je suis allé à Phnom Penh pour aller à l’université, et j’ai passé des examens d’entrée où je n’ai pas été pris. Finalement j’ai passé un examen pour devenir professeur de français à la faculté de pédagogie. Mon français n’était pas très bon, j’avais encore un niveau de débutant, mais pourtant j’ai été pris et je suis devenu prof dans une école bilingue AUF (agent universitaire de la francophonie). En 2003, j’ai appris que PSE cherchait des professeurs de Français et j’ai été embauché. J’avais déjà fait un stage avec PSE en 1998.  En 1998 le centre était beaucoup plus petit et à Steung Meanchey c’était encore la rizière! Quand on traversait la route on voyait des grenouilles et des crabes passer d’un côté à l’autre. Peu à peu j’ai commencé à m’intéresser au cinéma et à la photographie, et j’avais beaucoup d’idées parce que j’aimais beaucoup lire. J’ai rejoint l’école de cinéma de PSE. C’était difficile de trouver des gens qui avaient aussi des idées, parce qu’après le régime des Khmers Rouges personne ne savait lire ou avait un intérêt pour ça, donc ils ne réfléchissaient pas dans le but de créer des choses, de construire des choses. Aujourd’hui ça commence, il y a de plus en plus de gens qui imaginent et qui veulent créer quelque chose, mais pas beaucoup. Maintenant je dirige l’école de cinéma à PSE et je suis en train de finaliser le scénario pour un film autobiographique. J’aimerais beaucoup écrire un livre sur l’expérience de mes parents sous les Khmers Rouges. Ce que je fais c’est un travail de réconciliation avec notre histoire. Je suis né dans un monde qui refusait l’accès à l’art, à la culture, au savoir. Maintenant je veux pousser à la création, je veux cultiver les gens autour de moi en tournant des films, pour changer et faire évoluer le Cambodge.

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